DIALOGUES DE SOURDS, Vendredi 14 août à Saint
Malo.
- Lulu, le chauffeur de taxi : « Hé Doudou !
Bordel, je viens de voir que le 6 était non partant ce soir. Tu
peux me jouer le 9 en simple gagnant sur la deuxième ? Noria du
Bouffey qu’elle s’appelle* ».
- Doudou, au bout du fil : « Mouais,
d’accord ».
- Lulu : « Merci Doudou. Au fait, je
t’ai piqué la remorque pour finir les blés avec Denis ce
week-end ».
- Doudou : « Pfff… Faut pas
s’emmerder ».
Effectivement, on aurait tort de s’emmerder quand, en plein
cagnard malouin, on vient d’attendre pendant deux PUTAINS
d’heure la navette qui doit trimballer son monde de mélomanes
affûtés au Fort de Saint Père pour mirer l’ouverture de ce
festival que la plupart des gens appellent à juste titre la
Route du Rock. Le concert de Crystal
Stilts déjà raté, décider de monter dans un taxi à six
pour zigouiller l’expectative est une heureuse initiative.
Devant la gare, en chemin vers la station où les bagnoles payantes
attendent de faire turbiner leur compteur, un illuminé chauve mais
très marrant (sûrement le conducteur de la navette qu’on
attend depuis deux PUTAINS d’heure) harangue les bancs, les
plantes et les poteaux avec un aplomb titubant et un grammage qui
se rapporte bigrement au plumage. Une fois en route, pendant que
Lulu le chauffeur parie le bénéfice de sa course au turf grâce à
Doudou, un voisin de siège australien remarque le tee-shirt
Panda Bear de Petit Dragon, et s’avoue vite
fan d’Animal Collective. Brendan les a vus en concert pour la
première fois il y a deux semaines. Brendan a même récupéré la
setlist des mains de Noah Lennox. Brendan est un chouette type, la
vingtaine dégingandée, élégant et débrouillard. Après plusieurs
semaines d’un tour d’Europe initiatique mené tout seul
comme un grand, la Slovénie lui paraît être le plus beau pays du
continent. Il réenclenche la marche avant dès demain, direction
Berlin. Ce soir, Brendan vient supporter My Bloody Valentine. Il ne
va pas être déçu du voyage.
> DEERHUNTER,
20H30
– Petit Dragon, étonnamment sobre pour le
moment car il n’a pas encore découvert l’espace pour
les Personnes Plus Importantes que les autres : « J’ai
bien kiffé ma mère pendant Deerhunter, t’as vu ».
- Macadam Guitou, un collègue de Petit Dragon qui
est incroyablement plein comme une barrique de si bonne heure :
« Waow, trop pas ! ça déchirait bien plus au Nouveau Casino
».

Certes, on veut bien croire que les cyclones nuageux soulevés par
la pop olympienne des Américains agissent de plus belle entre
quatre murs. Mais même à ciel ouvert, ils parviennent à
tournebouler. Augmentée par une sono qui estomaque déjà exagérément
(en s’en rendant compte, on se sent pris au piège et on
redoute le concert de My Bloody Valentine comme le bagnard attend
sa peine maximale), la musique de Deerhunter
cingle les sens en ondulant du popotin. Elle inaugure des bravades
instrumentales qui s’empressent de fricoter avec des refrains
élévateurs, puis décélère aussi sec pour s’immerger dans des
textures hypnotiques. Elle s’étourdit à des altitudes
démesurées, toise le public de là-haut, puis fond sur lui en vol
piqué.

Le bassiste Josh Fauver a la clope au bec, le
guitariste Lockett Pundt porte des lunettes de
soleil qui ont la même marque que les vôtres, le batteur agile et
essentiel Moses Archuleta a l’air
d’avoir douze ans. Ils affichent une nonchalance assurée. Ni
pédant, ni chaleureux. Bradford Cox, tout en jean,
la voix hirsute et la peau sur les grands os, y va de son aura
monstrueuse.

Le premier instant saisissant du festival survient lorsque, au bout
d’une ascension noisy qui tamponnait la poitrine des premiers
rangs, Bradford brise l’étreinte dans un silence religieux
qui sanctifie quelques accords erratiques doublés d’une
plainte vocale virginale. Deerhunter terminera l’affaire en
s'engouffrant dans une Circulation d'enfer.
> TORTOISE,
21h35
- Denis, tenancier de Monopsone, le label français
qui vient de signer Erik Arnaud et qui fait la
pluie et le beau temps sur le stand merchandising (deux de leurs
employés se sont même baladés la quéquette à l’air pendant
quelques secondes) : « Faut aller voir Tortoise, quand même. Je
me souviens, je les avais vus à l’époque de TNT, ça
défonçait. C’est aut’ chose que tes branleurs
d’Animal Collective ».
- Petit Dragon, qui vient de dénicher
l’espace pour les Personnes Plus Importantes que les autres
(ô, joie du tord-boyaux, étreins enfin ton plus fidèle dévot) :
« Mouais. J’ai jamais été très fort en math».

Or donc, Tortoise. Tortue
géniale ! Une puissance de feu dantesque. Les as des as sur
scène. Un grand vibraphone qui domine le début du concert, avant
que les claviers ne prennent le dessus. Le final perclus de tubes
cérébraux. Effectivement, ça n’a rien à voir avec mes «
branleurs d’Animal Collective ». À un moment, lors
d’une suspension instrumentale surpuissante, on pouvait lire
sur le visage du bassiste Doug McCombs : «
Kevin, rentre chez ta mère ».


> MY BLOODY VALENTINE,
23h00
- Maxime, membre du groupe Toy Fight : «
Alors, tu vas risquer la peau de tes tympans au premier rang pour
My Bloody Valentine ? »
- Petit Dragon, qui n’a cure des soucis
auditifs puisque ses oreilles sifflent déjà depuis des années,
alors au point où on est : « Ben, ouais ».


Malheureusement, donc, Kevin n’a pas écouté Doug. Il
n’est pas rentré chez sa mère. Il est resté, même. Et monte
enfin sur scène alors que la nuit vient de se réveiller pleinement.
My Bloody Valentine, ou le groupe le plus
antipathique du monde. Le potin irréel qu’il fracasse en
concert n’a d’égal que son manque d’âme.
L’expérience se veut viscéralement sonique, mais les lumières
ont beau s’ingénier à flinguer nos pupilles, on distingue
clairement des automates exécuter le boulot avec un systématisme
feignant et l'autortié de p'tits chefs. Les voix sont (encore plus)
inaudibles (que d’habitude). La muraille guitaristique
atteint des records de hauteur. Et de non-sens.


Quand la
statue Bilinda Butcher branle sa guitare avec
l'aplomb d’un puceau qui vient d’ouvrir la boîte de
Kleenex, le professoral Kevin et son gros bidon
n’ont de cesse de porter réclamation auprès des techniciens.
Engoncé dans son statut iconique inexplicable, il tient la jambe
aux indispensables bonshommes de l’ombre, mais ne daigne pas
adresser un traître mot au public. Il coupe un morceau en plein
milieu, s’agace, puis rechausse ses pantoufles. Comme
d’hab', la performance se termine sur un quart d’heure
de brouhaha apocalyptique. La sonorisation ne rime à rien.
Insoutenable. Et tellement dérisoire. Heureusement que le batteur
nous a fait rire en ressemblant à Laurent Paganelli, parce que la
blague a tourné court**.

> A PLACE TO BURY
STRANGERS, 01h00
- Petit Dragon : « C’était carré, A
Place To Bury Strangers ».
- Fabien, le cousin de Petit Dragon : « Ouais
».
- Petit Dragon : « Enfin, j'dis ça, j'dis
rien. Parce que j’ai pas vu grand chose. J'étais occupé à
astiquer mon statut de Personne Plus Importante que les autres.
Mais ça avait l’air carré, de là-haut ».

Trois hommes anthracites investissent le plancher pour prier Jesus
And Mary Chain. Comme si on avait greffé une autre paire de
couilles à Black Rebel Motorcycle Club.

> SNOWMAN,
03H15
- Macadam Guitou, qui tangue sur une mer
d’alcool ingéré à la vitesse d’une brise marine : «
Bonhomme de Neige ! Bonhomme de Neige ! Waow ! Le meilleur nom de
groupe de l’histoire ! Bonhomme de Neige ! ».
- Petit Dragon, qui a chaviré depuis quelques
minutes pour sombrer dans les mêmes eaux troubles : « Bonhomme
de Neige ! Bonhomme de Neige ! Bonhomme de Neiiiiiiiiiiiiiiiiiiiige
! ».

Alors que The Horrors a salement fait faux-bond
aux organisateurs (c’est dommage, l’électricité
caverneuse des Anglais auraient parfaitement conclu
l’histoire), c’est donc Snowman qui
est chargé de combler le trou. Et les préliminaires durent des
plombes. Le groupe enrôlé à la dernière minute, dont on ne connaît
que pouic pour tout dire, vient à peine d’arriver sur place,
paraît-il. L’installation est interminable, sur fond de
nouvel interlude musical totalement incongru. On passe de la
musique de club pour faire attendre un public gavé de riffs qui se
fait peu à peu la malle à cette heure tardive, les oreilles en
compote. Pour passer le temps, on discute avec des Personnes Plus
Importantes que les autres et v'là ti' pas qu'on apprend que
Fuck Buttons a failli être l’heureux élu
terminal ce soir. On salive avec regret. Tant pis.
Snowman se poste enfin sur les planches. On
découvre alors ce quatuor composé d’un chanteur aux faux airs
de Julien Doré, d’une bassiste-saxophoniste qui semble plutôt
bonne
compétente***, d’un batteur invisible physiquement mais
omniscient musicalement, et d’un multi-instrumentiste
épatant, sorte de couteau suisse chinois qui s’agite comme un
dératé sur son clavier, s’arme parfois d’un
violoncelle, et tambourine à ses heures perdues.


Il y va même de son chant d’ovaires, créant avec les
intonations incisives de son leader une tambouille assez unique. On
parlait de Sunn O))), de Liars, ou des Bad Seeds avant
l’entrée en scène. Sûrement. Brendan, qui m’a avoué
dans le taxi avoir été dans la même école que le chanteur quand il
était p'tit, évoquait lui du hourra-rock. Peut-être. On pense aussi
à At The Drive-In, lorsque Julien se lance dans
des tirades affamées de violence. Si la distorsion au long cours et
les cercles électriques des Anglais entraînent d’inévitables
baisses de régime, ils provoquent aussi de sérieux moments de
bravoure. Devant une foule tristement clairsemée, recouvert par un
drap de lumière monochrome, le claviériste hanté s’agite en
clair-obscur et chorégraphie les salves noires de ses collègues,
qui atteindront leur paroxysme lors d’un final torride,
irradiant, tintamarresque. Où l’on démultiplie les décibels
sans perdre le fil d’une inspiration lugubre. On
n’avait jamais entendu un bonhomme de neige faire un tel
barouf.
> AYÉ ! C'EST FINI,
04h15
- Petit Dragon : « Bon, j’vais
prendre la navette. À demain les gars ».
- Macadam Guitou : « Salut, mec ».
- Fabien : « Salut, man ».
Au gré d’une programmation fichtrement cohérente, on aura vu
ce soir-là un éventail hurlant des options posib' lorsqu’il
s’agit de maîtriser le grand bruit, de faire surgir la
détonation, de maltraiter les esgourdes soumises. Les tentatives
ont été climatiques, lettrées, débraillées, hargneuses ou iniques.
La sono gonflée aux hormones a gâché quelques fulgurances. C'est
pas pour
s'acharner, mais en plus d'être intrinsèquement nulle, la
performance de My Bloody Valentine a aussi rogné sur la qualité des
autres concerts en obligeant sûrement les ingénieurs à charger le
barque abusivement. Les spectacles du lendemain confirmeront la
chose. Ou comment pousser le bouchon un peu trop loin****.
Petit Dragon.
* Noria Du Bouffey a fini septième dans la deuxième. Perdu, Lulu !
** Pardon, Brendan.
*** Après vérification, c’est effectivement le
cas.
**** Jeu de mot entre le bouchon de circulation et le bouchon pour
les oreilles.
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Date de création : 13/11/07 Dernière mise à jour : / 726 articles publiés
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1 commentaire(s)
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mais est-ce que magic a vraiment envoyé ses journalistes à st malo??? ont-ils vraiment loupé leur arrivée sur le fort???
en effet, si on avait pu lire un papier sur les prévisions (très) personnelles du journalistes 3 jours avant que les concerts ne soient passés, on lirait exactement la même chose.
entre un snobisme très marqué (contrairement à ce qui est dit tortoise s'est empêtré dans une setlist dont la première moitié a largement rebutée, deerhunter a assuré un bon concert mais certainement pas de là à atteindre des "altitudes démesurées" sic, etc).
Quant au (très rituel) flingage des concerts de My Bloody, c'est toujours aussi amusant. Toujours où l'on retrouve les critiques musicaux dégainer le supposé attirail du parfait petit critique. Et, donc, surtout retomber dans tout ce qui pourrait constituer un néo-conservatisme musical, avec des goûts d'arrières-gardes, bien normés et bien stéréotypés (du genre oh non mais alors la voix est en retrait en voilà un sacrilège fait au bon goût de la pop à papa, etc). Quant à cette impression de "non sens" dans ce concert, n'est-ce pas aussi une marque de fabrique de MBV y compris sur album? La superposition des boucles a toujours donné cette impression de confusion des directions...
Mais a priori Magic préfère donc les belles chansons pop pas jouées trop fortes, qui répondent bien à tous les critères requis. Et notamment le fait qu'il faille sur scène un vrai mec charismatique, avec la veste-en-cuir-du-parfait-rockeur et tout...
En espérant que ce soit juste un délire passager du côté du camarade journaliste...
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rr
sam 22 aoû 2009 03:13